Dans une grande partie du monde, employer plusieurs langues dans la même journée est ordinaire. On parle une langue à la maison, une autre à l’école, parfois une troisième au travail ou dans le commerce. Ce n’est pas une anomalie à corriger, et ce n’est pas davantage un exploit : c’est une façon de vivre, avec ses habitudes et ses savoir-faire.
Ces savoir-faire sont rarement nommés. Ils devraient l’être, parce qu’ils comptent le jour où l’on se met à apprendre une langue de plus.
Le cas haïtien, en droit
Haïti offre un exemple précis, parce que la situation y est inscrite dans la loi. L’article 5 de la Constitution de 1987 énonce : « Tous les Haïtiens sont unis par une Langue commune : le Créole. Le Créole et le Français sont les langues officielles de la République. » Le texte constitutionnel existe dans les deux langues, et le même article en créole dit : « Sèl lang ki simante tout Ayisyen nèt ansanm, se kreyòl la. Kreyòl ak Franse lang Ofisyèl Repiblik Ayiti. » Les deux versions sont consultables, avec leur contexte de publication, dans le recueil de constitutions de l’Université Laval.
Deux langues officielles, donc, et une distinction que le texte prend soin de faire : l’une est désignée comme la langue commune à tous, les deux sont officielles. Ce n’est pas une nuance de style. Elle dit qu’une langue peut être partagée par tout le monde sans être la seule à avoir cours dans l’administration, et que l’autre peut être officielle sans être celle de tous.
Nous n’avancerons pas de chiffres de locuteurs. Ceux qui circulent varient selon les sources et les définitions, et nous n’avons pas de recensement récent à citer. L’article de loi suffit à poser le cadre.
Ce que fait quelqu’un qui vit entre deux langues
Observons la pratique plutôt que le statut. Quelqu’un qui emploie deux langues tous les jours fait, sans y penser, des choses que les grilles d’évaluation ont mis longtemps à reconnaître.
Il choisit sa langue en fonction de la personne en face. Ce choix est instantané et il tient compte de l’âge, du lieu, du degré de formalité, parfois du sujet. C’est une compétence sociale autant que linguistique, et elle ne s’apprend dans aucun manuel.
Il traduit pour les autres. Pour un parent chez le médecin, pour un voisin devant un formulaire, pour un commerçant et un client qui ne se comprennent pas. Cette activité porte un nom dans le Cadre européen, qui lui consacre des échelles entières depuis son volume complémentaire : la médiation. Pendant des années, les tests n’en tenaient aucun compte.
Il reformule quand ça ne passe pas. Dire autrement, simplifier, prendre un exemple, revenir en arrière. C’est exactement ce qu’on demande à un apprenant en situation réelle, et c’est un réflexe déjà installé chez quelqu’un qui navigue entre deux langues.
Il tolère de ne pas tout comprendre. C’est peut-être le plus précieux. Beaucoup d’apprenants monolingues se bloquent au premier mot inconnu et perdent la suite de la phrase. Quelqu’un qui a grandi avec deux langues a l’habitude des zones de flou : il attend, il déduit du contexte, il continue.
Ce que cela donne pour apprendre une troisième langue
Rien de tout cela ne dispense de travailler. Apprendre l’anglais demande du temps à tout le monde, et les gestes décrits plus haut ne fournissent ni vocabulaire ni grammaire.
Ce qu’ils fournissent est ailleurs, et c’est considérable. Ils fournissent l’idée, acquise par l’expérience, qu’une langue est un outil parmi d’autres et non une identité unique. Ils fournissent l’habitude de l’inconfort, qui est le climat normal des premiers mois. Ils fournissent la certitude que l’on peut comprendre sans tout comprendre, qui est précisément ce qui manque à beaucoup de débutants.
Il y a aussi un avantage très concret quand le français est déjà présent. L’anglais et le français partagent une quantité importante de vocabulaire, héritée d’une longue histoire commune : *nation*, *question*, *important*, *présent*, *décision*. Ce fonds commun se reconnaît à la lecture bien avant de savoir le prononcer, et il donne une avance réelle en compréhension écrite. Il a sa contrepartie, les faux amis, qui trompent justement parce que la ressemblance est forte. Les deux faces viennent ensemble.
Deux idées à écarter
« Mélanger les langues, c’est mal parler. » Passer d’une langue à l’autre dans une même conversation est une pratique courante partout où plusieurs langues coexistent, et elle suit des règles. Ce n’est pas un symptôme de pauvreté langagière. Cela dit, il y a un moment où l’on a besoin de tenir une langue entière sans emprunter à l’autre : un entretien d’embauche, un examen, un appel avec un interlocuteur qui ne connaît qu’elle. Savoir faire les deux vaut mieux que de savoir faire l’une des deux.
« Il est trop tard pour moi. » L’idée qu’il existerait un âge après lequel on ne peut plus apprendre une langue est tenace. Ce qui change avec l’âge est réel mais plus étroit qu’on ne le dit : la prononciation demande plus de travail, le temps disponible diminue, l’occasion de se tromper devant les autres se raréfie. Rien de tout cela n’empêche d’atteindre un niveau utile. Nous le voyons chez des adultes qui commencent à quarante ans et qui tiennent une réunion deux ans plus tard.
Ce que nous en faisons
Nous en tirons une conséquence pratique dans notre façon d’enseigner. L’appui dans la langue de l’apprenant n’est pas une béquille honteuse qu’on retirerait dès que possible : au début, expliquer une règle anglaise en français ou en créole ancre le vocabulaire plus vite que de l’expliquer en anglais à quelqu’un qui ne le comprend pas encore. Cet appui diminue à mesure que le niveau monte, et c’est le niveau qui décide, pas le calendrier.
Nous en tirons aussi une conséquence sur l’évaluation. Notre test de positionnement rend un palier par compétence, précisément parce que les profils dont nous parlons ici sont rarement réguliers : on peut comprendre beaucoup et écrire peu, lire couramment et hésiter à l’oral. Un chiffre unique effacerait ce qui est le plus utile à savoir.
Rien de cela ne délivre un diplôme. HOLANGCOURS ne certifie pas : nous amenons au niveau. Mais nous partons de ce que les gens savent déjà faire, et ceux qui vivent en plusieurs langues savent déjà beaucoup.
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